Point trop (d'écran) n'en faut
Par Michel Diaz le vendredi 14 décembre 2007, 19:44 - Lien permanent
On le sait : il existe une addiction à l'Internet.
La mesure de cette addiction : le temps qu'on y passe, le sentiment qu'on rate peut-être quelque chose et l'irrépressible besoin d'y retourner lorsqu'on s'en est éloigné pendant quelques heures.
(Les blogueurs peuvent s'abriter derrière des utilisations plus ou moins professionnelles, nécessaires ou « nobles » (par opposition à d'autres usages moins avouables), il n'en reste pas moins que certains d'entre eux n'ont pas échappé à une forme de cyberdépendance.)
Cette addiction n'est sans doute qu'un cas particulier de l'addiction généralisée à l'image à travers à son vecteur premier : l'écran.
De récentes études montrent que les jeunes gens passent moins de temps devant le poste de TV (qui reste tout de même la troisième activité des français après le travail et le sommeil !), et l'on se dit que c'est une bonne nouvelle. Mais le peu de temps ainsi gagné va au profit de l'Internet, et bien au-delà, de sorte que le temps globalement passé devant un écran commence à emplir dangereusement ce qui restait de la vie.
Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Celia Izoard viennent de commettre un livre salutaire sur le sujet : « La tyrannie technologique » (aux Éditions L'Échappée) nous aide à prendre conscience de ce que l'on ne voit plus d'avoir le nez dessus.
Par exemple, que bien peu d'activités échappent aujourd'hui à l'utilisation de l'ordinateur : travailler (bloguer !), s'informer, acheter, écouter de la musique, voir des films, faire des rencontres, entretenir des amitiés ou des relations à distance, jouer, draguer...
L'écran est devenu cet objet envahissant de l'intimité et de l'espace public : écran d'ordinateur, du téléphone mobile, écran de TV (qui n'a pas disparu, au contraire, avec la multiplication des bouquets numériques ou des lecteurs de dvd), écrans des galeries marchandes, des cafés mode (même les brasseries de quartier s'y mettent, et pas seulement à l'occasion d'un mondial de rugby), des salons de coiffure, des salles de sport dopées aux séries B et aux émissions de casting pour jeunesse en mal de notoriété, etc.
Le vertige nous saisit à la comptabilisation du temps passé devant ces écrans, temps distrait au silence, à la durée, à la rencontre que l'on fait de l'autre (de chair et de sang), dans la « vie réelle » (que l'on met entre guillemets en même temps qu'entre parenthèses, tant l'on est parfois incertain du sens que l'on peut encore lui donner).
Nos auteurs peuvent à juste titre parler d'un réel réduit à sa représentation, à son image. Ils enfoncent un clou forgé depuis des décennies par nombre de théoriciens (Debord, Baudrillard, Virilio...). Ils en montrent les conséquences : primauté des valeurs de vitesse, d'immédiateté, de superficialité, perte de distance... jusqu'à cet affaiblissement de l'activité cérébrale mesurée, dit-on, dans le cerveau qui s'abîme en contemplation devant les scintillements de l'écran! Sans oublier la destruction du lien social, des anciennes organisations de la pensée, du travail.
Le tableau est sombre, mais Cassandre a son utilité.
Le e-learning, dans son plus bas étage, forme le projet de substituer (une partie au moins) du présentiel en apprentissage devant l'écran.
Nous imaginons ce que peuvent en penser nos trois auteurs...
Commentaires