La solitude de l'apprenant devant le e-learning
Par Michel Diaz le mardi 11 décembre 2007, 09:45 - Lien permanent
Je suis intervenu en mars 2007 aux Rencontres du e-learning et de la formation mixte (conférence annuelle qui permet aux responsables e-learning des grandes organisations de faire notamment le point sur leurs bonnes pratiques). Thème choisi : la solitude de l'apprenant (l'un de mes sujets de prédilection...)
Retrouvant le diaporama correspondant à l'occasion d'un peu de classement, en voici le résumé / poil à gratter – mon intervention voulait trancher avec le fond de béatitude technologique qui peut endormir l'audience d'un aréopage de spécialistes.
Il était question de « la solitude de l'apprenant à son bureau ou à son domicile au moment de se former un quart d'heure par-ci par-là dans un e-learning mal fichu sans personne pour l'aider et l'entreprise qui va savoir combien il est nul... »
Formulation synthétique – sous forme de manifeste ! - déclinée diapo après diapo, et dont voici la substantifique moelle (les réflexions in petto de l'apprenant sont mises en italiques) :
Seul devant son écran :
Être avec mes collègues et le formateur, c'est plus agréable, et finalement, on avance plus vite. Ça peut créer des liens utiles pour la suite. Si je « patauge » pendant la formation, sur qui puis-je compter ? Suis-je capable de me former seul ?
Seul à son bureau :
Dommage : l'organisme de formation est plus près de chez moi, et en centre ville (j'avais prévu de faire mes courses à l'heure du déjeuner). Je vais être dérangé, comme toujours, par un collègue, un client, ou mon chef pour qui tout est urgent. On est au calme dans la salle de formation, bien concentré sur le sujet, et puis ça me change de la routine du bureau.
Seul à son domicile :
Variante 1 : je refuse d'avoir un ordinateur à domicile (je suis tout le temps dessus au bureau, ça suffit comme ça !). Variante 2 : je dois me battre avec les enfants pour pouvoir l'utiliser. Toujours : chez moi, impossible de m'isoler, et puis il faut une frontière avec le bureau. Je suis trop sollicité par ma vie de famille, mes autres activités.
¼ d'heure par-ci par-là :
Les grains, moi je veux bien, mais ¼ d'heure par-ci par-là, ce n'est tout-de-même pas grand-chose pour apprendre vraiment : le temps de s'y mettre c'est déjà fini (ce qui n'est pas le plus mauvais côté de la chose). Par journée entière, c'est mieux, c'est plus clair que de tronçonner la formation et de la faire durer un mois par petits bouts. Quand je reprends, je ne me souviens plus de ce que j'ai fait avant.
Sur du e-learning mal fichu :
Ils appellent ça e-learning, admettons : par où je commence, avec ces informations partout à l'écran ? Ça bouge dans tous les sens, il est bavard et rigolo ce petit personnage qui ressemble au logo de ma boîte, mais il sert à quoi à part me distraire (on ne va pas me raconter qu'il remplace le formateur) ? Zut : j'ai frappé à côté de la touche, et voilà que ça plante ! Il faut tout relancer... Un peu succinct tout de même si je veux approfondir la question, où se trouve la documentation ?
Sans personne pour m'aider si je patauge :
Dans une formation normale, je peux regarder comment font mes collègues et le formateur est là pour me répondre immédiatement. Là on m'a donné un numéro de téléphone à appeler en cas de souci, pourvu que ce soit plus rapide que l'assistance informatique ! Le e-mail du tuteur, je veux bien, mais c'est maintenant qu'il me faut la réponse, pas pendant ma réunion de vendredi entre 10H et 11H. Il faudra peut-être que j'aille voir sur le chat... On m'a parlé aussi d'un forum ? d'une FAQ ??
Et l'entreprise qui va tout savoir :
Dans une formation normale, c'est moi qui évalue ! Que va savoir au juste mon entreprise ? Le résultat de mes questionnaires ? Le nombre de fois où j'ai dû repasser dans mon e-learning pour obtenir une note convenable ? Le temps que j'ai passé dessus (et si je suis dérangé en plein milieu de mon apprentissage, les temps vont s'alourdir) ? Ces informations peuvent-elles me pénaliser ?
Nous tous – les pédagogues au premier chef
Qui avons un jour été élève, et qui sommes voués à l'être de façon plus ou moins permanente (grâce en soit rendue à la société du savoir !)
Gardons en mémoire la terrible solitude de l'apprenant... (qui fut nôtre, à un moment ou un autre)
Et n'ayons de cesse d'en adoucir les aspérités...
Par la pertinence de notre démarche pédagogique et la qualité de l'accompagnement offert à l'apprenant !
Commentaires
Tout ceci est très juste ... mais je trouve dommage que le dispositif pédagogique évoqué soit qualifié d' "elearning". Il s'agit en effet d'autoformation. Autoformation Assisté par Ordinateur si l'on veut, mais uniquement de l'AUTOFORMATION.
On peut en effet relire tout cet article en remplaçant le terme "elearning" par "mode d'emploi imprimé sur papier" et tout les arguments restent valables ! Hormis celui sur l'ordinateur à domicile.
Les problématiques évoquées ne sont donc pas liées à la technologie elearning mais à l'autoformation. Constater "la solitude du lecteur devant son livre" n'a rien de choquant, non ?
Je ne souhaite pas pour autant nuire à l'autoformation : c'est un dispositif qui fonctionne avec certains individus et certains sujets. L'autoformation ne convient pas toujours, mais peut cependant trouver des domaines d'applications.
Je qualifie ce dispositif de "e-learning" parce que c'est ainsi que certaines entreprises (clients ou fournisseurs) le qualifie.
Ce qui m'intéresse, ce sont les usages qu'elles font du e-learning, leurs discours, leurs pratiques. Je pense, comme vous, que ce terme de e-learning recouvre un ensemble disparate de pratiques, dont une partie seulement est fondée sur une véritable réflexion pédagogique.
Etant un grand lecteur solitaire, je ne vous contredirai pas sur le fait qu'il n'a rien de choquant dans cette relation intime avec le livre...
Cependant, j'ai rarement vu une entreprise former ses collaborateurs en se contentant de leur distribuer un livre, alors qu'elle n'hésite pas à le faire en leur délivrant des contenus à l'écran, sans préparation ni accompagnement - comme si le fait que ces contenus soient dotés d'un peu d'interactivité et de "rich media" pouvait les "dédouaner" de cet impératif d'accompagnement.
Mettant moi même en œuvre un projet de eLearning, cet article m'a largement interpellé. Il s’agit en effet là d’une problématique essentielle du eLearning. Je partage tout à fait les arguments quand aux difficultés techniques et matérielle de trouver du temps pour se former en ligne.
L’un des avantages essentiel du eLearning qui est de se former où et quand on le souhaite trouve là son revers. Mais la véritable difficulté n’est elle pas la difficulté de placer le eLearning à un certain niveau de priorité et la faire accepter par son environnement ? C’est le manque de considération du eLearning entant qu’outil de formation, plus que sa nature elle-même qui pose là un problème.
Concernant le fait de considérer la problématique de l’article comme relevant de l’autoformation, je me pose la question suivante : à partir du moment où le elearning est asynchrone; n'est t-il pas automatiquement une forme d'autoformation ?
Dans ce cas, je pense que l'autoformation n'est pas un gros mot; et indique au contraire une démarche proactive de la part du formé. C’est cette démarche qui est selon moi l'élément fondamental de toute formation. En effet, une formation - même présentielle - n'est elle pas inefficace dès lors qu'elle est "subie" ?